Bilans critiques de la Fin de cycle des progressismes latino-américains
Bilans critiques de la Fin de cycle des progressismes latino-américains
Recension critique Franck Gaudichaud Massimo Modonesi Jeffery Weber Fin de partie? Les expériences des progressismes dans l'impasse (FAL Mag 146)
Reseña Franck Gaudichaud, Jeffery Webber et Massimo Modonesi, Fin de partie ? Amérique latine : les expériences progressistes dans l’impasse (1998-2019)
En témoigne le constat mis en avant dans son titre lui-même,
l’impasse des progressismes latino-américains du « tournant à
gauche » ou de la « vague rose », bien moins uniformes que ne le
laissaient entendre les analyses venues d’Europe qui sondaient ces expériences pour
trouver des réponses politiques aux errements de leurs propres forces, cet
essai n’est pas un livre de plus revenant sur l’histoire des
« progressismes » latino-américains.
Les analyses et perspectives offertes par ce livre sont bien
éloignées des discours simplificateurs, qu’ils
soient apologétiques et réduisent la crise des régimes progressistes à l’offensive impérialiste de
Trump, ou timorés face par l’irruption des peuples sur la scène politique, désignant ici et
là de dangereuses dictatures
« populistes », nouvel ennemi écrasant
« les extrêmes » entre eux.
Écrit par trois intellectuels engagés aux côtés des
mouvements sociaux, il permet de décentrer le regard des seules analyses
institutionnelles et dresse au travers de trois perspectives critiques, un
bilan sans concession de ces expériences marquant l’ouverture du XXIe siècle en
Amérique latine. Bilan sans concession, donc, mais pas sans espoir : cette
critique partant des réalités concrètes des dynamiques populaires ayant porté
les progressismes au pouvoir, tout comme des actions gouvernementales et
expériences d’institutionnalisations de nouvelles problématiques sociales en
ayant émergé, il permet d’une part, de comprendre les contradictions profondes
des « progressismes », tout autant que de faire émerger de leur
analyse de nouvelles perspectives d’émancipation.
Les trois chapitres qui le composent permettent une lecture complète et lucide d’un cycle progressiste que les auteurs affirment sur le déclin « la fin d’un cycle, d’une époque qui s’achève inexorablement inexorablement ». Dans un premier temps, Franck Gaudichaud analyse concrètement les sujets et problématiques ayant « fait » les progressismes, depuis leurs racines dans les mouvements sociaux des années 1990 jusqu’à leurs institutionnalisations, ainsi que leurs évolutions les plus récentes. Jeffery Webber propose ensuite une inscription des choix et évolutions des politiques et des gouvernements progressistes, au regard des rapports de force internationaux. Massimo Modonesi ferme l’ouvrage en passant en revue les débats que la période progressiste a soulevés chez les intellectuels latino-américains et, plus amplement, au sein de la gauche internationaliste.
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En premier lieu, donc, Franck Gaudichaud s’attelle, dans une
perspective historique centrée sur les organisations sociales et politiques, à
recontextualiser la vague d’espoir soulevée, en Amérique latine et dans le
monde, par l’ascension des forces progressistes, depuis le Venezuela de Chavez
et le Brésil de Lula, l’Argentine kirchneriste et l’Uruguay frente-ampliste, en
passant par la Bolivie d’Evo Morales ou l’Equateur de Rafael Correa.
Il centre d’abord son analyse sur « l’émergence
plébéienne » et le renouveau des mouvements sociaux des années 1990, dans
lesquels trouve racine l’ascension progressiste, en insistant sur les nouveaux
sujets qui les composent et leurs nouvelles caractéristiques. Après un bref
retour sur les trois décennies de récession, répression institutionnelle et
offensive idéologique néolibérale antérieures, et la profonde altération des mouvements
sociaux classiques (paysan, ouvrier et étudiant) qui en découle, il met en
avant le surgissement de nouvelles forces sociales et populaires en rupture
avec le catéchisme néolibéral dominant, telles que les femmes, les indigènes,
les chômeurs et travailleurs informels, les « sans » au premier rang
desquels les « sans terres » brésiliens, mais aussi les « sans
toits », qui imposent à l’agenda politique de nouvelles problématiques, articulant
une critique renouvelée du capitalisme en général et du néolibéralisme en
particulier. Gaudichaud montre que ces nouveaux sujets font également montre de
nouvelles caractéristiques, telles qu’un ancrage territorial et communautaire
marqués (Piqueteros et usines récupérées en Argentine ; Guerre de l’eau et
du gaz en Bolivie), des revendications de formes d’action directes,
d’horizontalité et de démocratie autogestionnaire -dont l’exemple
paradigmatique sera le « Ya Basta ! zapatiste- ainsi que d’une
plus grande autonomie vis-à-vis des responsables politiques, se conjuguant,
pour reprendre les mots de Maristella Svampa, dans la définition d’un nouvel ethos
militant.
Comme le montre l’auteur, ce sont ces nouveaux secteurs
mobilisés qui, faisant du continent une zone de fortes turbulences sociales,
vont faciliter l’ouverture du cycle progressiste, dans certains cas du fait de
leur puissance destituante, comme en Argentine, en Bolivie ou en Equateur, mais
tous provoquant en tout cas une profonde transformation du panorama politique
régional, grâce à la formulation de nouvelles revendications, à leur
participation dans l’élaboration des programmes des candidats progressistes
ainsi qu’à la construction, au travers d’eux, de solides bases de soutiens
électoraux, voire de contribution à la formation de partis (MAS en Bolivie,
Alianza País en Equateur, PT au Brésil).
Néanmoins, les forces politiques du « tournant à
gauche », expression consacrée -dont l’auteur rappelle bien combien il
importe de se départir de la vision homogénéisante- englobant la succession de
victoires électorales de partis se réclamant des mouvements sociaux, de la
gauche, de la critique du néolibéralisme ou d’une rhétorique ouvertement
post-néolibérale, qui font ressurgir l’imaginaire géopolitique d’une
intégration régionale alternative et anti-impérialiste, sont très éloignées des
référents révolutionnaires et anticapitalistes des gauches des années 1970,
alors situées dans l’opposition aux projets nationaux-populaires ou
développementistes.
Analysant l’institutionnalisation des progressismes non au
prisme des discours mais bien de la praxis et de leurs relations aux mouvements
sociaux et aux grandes puissances capitalistes, l’auteur propose de se centrer
sur le retour de l’Etat assistanciel, les politiques fiscales, les droits des
travailleurs, la question de la réforme agraire et la lutte contre le
latifundio, le contrôle des matières premières et la question de la démocratie
participative et de la décolonisation de l’Etat pour dresser le bilan des
différentes expériences progressistes.
Si le surgissement des forces progressistes apparaissait aux
yeux de larges secteurs des classes populaires comme des voies de sortie du
tunnel autoritaire du « néolibéralisme de guerre », leur évolution
politique montrerait rapidement les limites de ce tournant qui, certes,
réoriente en majeure partie les politiques publiques de l’État en faveur des
plus démunis et permet l’inclusion de nouvelles problématiques sociales, mais
sans s’attaquer aux racines du système capitaliste et à la dépendance vis-à-vis
des puissances impérialistes du Nord.
En somme, il montre ainsi combien le projet progressiste,
dans ses différentes variantes, s’est articulé avant tout de politiques de
redistributions partielles, sans rupture avec le capitalisme et, plus encore,
renforçant l’assise extractiviste et la dépendance de l’économie vis-à-vis des
super-puissances mondiales. Au mépris de leurs engagements envers les
populations paysannes et indigènes et des importantes mobilisations
écologistes, l’appui des progressismes sur l’exploitation des sols riches en
minerais ou hydrocarbures du Venezuela, de l’Equateur ou de la Bolivie ou
encore les capitaux liés au développement de l’agrobusiness en Argentine, en
Uruguay, au Brésil, n’ont fait que renforcer leur dépendance aux fluctuations
du marché mondial, comme le traduit la crise résultant de la baisse des cours
des matières premières ces dernières années.
Ce qui apparait clairement est l’évidente contradiction
entre les avancées des mouvements sociaux traduites en termes législatifs, voire
constitutionnels, sur des questions aussi vastes que la démocratie
participative, les relations à la nature, le coopérativisme, et les limites du
pouvoir politique au moment de traduire ces aspirations populaires consacrées
légalement. Ces limites se traduisent par des attitudes face aux mobilisations
destinées à approfondir ces processus de transformation, allant de tentatives
de canalisation (Venezuela, Bolivie) ou de cooptation (Brésil) jusqu’à
l’affrontement direct (Brésil, Nicaragua).
Analysant pour finir les contraintes de chaque processus, l’auteur
insiste bien sur le fait que la seule conjoncture mondiale ne suffit pas à
expliquer la « fin de cycle » progressiste. Du point de vue des
contraintes externes, il relève, entre autres, la dépendance accrue d’économies
re-primarisées ou recentrées sur l’extractivisme et les menaces impérialistes.
Mais les contradictions du progressisme sont aussi à prendre en compte pour
analyser la « fin de cycle » : l’absence de transformation de
fond dans les relations sociales, de production et de distribution des
richesses, ainsi que le maintien d’un pouvoir économique et médiatique aux
mains des classes dominantes, ne pouvaient que contribuer au reflux
progressiste ou à la vague réactionnaire dans une conjoncture mondiale moins
favorable.
Cette série de reculs et régressions montre la profondeur de
la crise des projets progressistes porteurs de tellement d’espoir il y a encore
quelques années. Marqué ces dernières années par des phénomènes divers tels que
les coups d’État institutionnel au Brésil et en Bolivie en faveur de forces
réactionnaires présentées comme des « revanches » antiprogressistes,
un tournant conservateur en Equateur, désormais soumis aux exigences du FMI,
une dérive répressive au Nicaragua, de même qu’elle survient au Venezuela dans
le contexte d’un effondrement accéléré et de fortes menaces impérialistes -exemple
alimentant d’ailleurs l’ascension réactionnaire continentale du fait de son
utilisation par les droites comme épouvantail, paradigme caricatural de l’échec
et des dangers des progressismes-, une débâcle électorale en Argentine puis en
Uruguay…
Le continent en « fin de cycle » confirme les
limites de la stratégie des forces politiques progressistes basée sur une
cohabitation avec le capital et les fractions de la bourgeoisie pour promouvoir
dans le même temps une redéfinition du rôle de l’Etat, « pax
neoliberalista » basée sur des pactes dont le niveau varie selon les
expériences. Sans généralisation excessive, l’auteur met en exergue au travers
de son analyse, combien celles-ci conduisent à une progressive séparation des
partis et de la société dans un classique processus d’oligarchisation et de techno-bureaucratisation,
autant que les dérives et dangers de l’hyper-présidentialisme charismatique, en
ce qu’il tend à réduire les espaces de délibérations démocratiques et à
favoriser différentes dérives autoritaires.
C’est sur ce virage autoritaire que se concentre la dernière
partie de l’analyse, se dégageant de celle-ci deux perspectives différentes:
d’un côté, l’annonce d’un retour des droites réactionnaires,
« bolsonarisation » du sous-continent et/ou le retour à un
néolibéralisme « de combat », amplement confirmée depuis la sortie de
l’ouvrage, mais d’un autre, un nouvel horizon d’émancipation ouvert par la résurgence
de mouvements sociaux antagoniques d’ampleur, comme le mouvement indigène, en
témoignent les récents soulèvement en Equateur, ou le mouvement féministe, sans
qui « la révolution ne sera pas », en témoigne l’explosion sociale
chilienne ou les victoires sociales et politiques du « pañuelo verde »
argentin -sans pour autant que l’auteur n’oublie de souligner l’importance des
mouvements sociaux réactionnaires et leur traduction en l’ascension politique des
droites réactionnaires.
Il note également le paradoxe d’une fin de cycle qui ne
bénéficie pas à la gauche révolutionnaire, qui reste minoritaire, du fait de sa
fragmentation, plus encore lorsque le cycle progressiste n’a conduit à une
inclusion des classes populaires et travailleuses que « de manière
assistencialiste et par l’extension de l’accès au crédit […] plutôt que par la
politisation, la construction d’une conscience de classe et l’organisation
communautaire ou autogestionnaire. »
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Après cette analyse des racines et évolutions des
expériences progressistes, le chapitre de Jeffery Weber permet d’entrer dans la
compréhension de leurs contradictions en les replaçant dans les dynamiques
économiques du capitalisme mondialisé. Mettant en exergue les nouvelles
modalités de domination impérialiste, il prend à revers toutes analyses ayant
un temps parler de BRICS ou de pays émergents en gommant les liens de
dépendance qui n’ont jamais cessé de régir les relations Nord-Sud et de
soumettre les économies latino-américaines.
Reprenant la chronologie des progressismes en se centrant
sur les dynamiques et politiques économiques, il tire de l’analyse des années
du « néolibéralisme triomphant » les continuités aux racines de
certains des maux des gouvernements progressistes. En particulier, il montre
que le boom de l’agrobusiness qui caractérise le XXIe siècle et l’ascension des
progressismes, modifie non seulement profondément les rapports sociaux et de
production dans les campagnes, de même qu’il comporte des conséquences sans
précédents en termes de destruction des écosystèmes, mais conduit aussi à une
réduction du secteur industriel à moins de la moitié de ce qu’il représentait
dans les années 1970. Ce retour à une division mondiale du travail faisant de
l’Amérique latine la « grange du capitalisme mondialisé », accentuant
les liens de dépendance, n’a, comme le note l’auteur, pas changé sous les
gouvernements progressistes.
Pire encore, le boom des commodities a favorisé le
renforcement de l’exploitation des sols. Si la fuite en avant extractiviste
n’est pas le propre des progressismes, en ce sens qu’elle est commune à tous
les pays du continent quel que soit leur bord ou leurs engagements en la
matière, c’est l’utilisation de cette rente qui va distinguer les progressismes.
La réorientation des politiques publiques propre aux gouvernements
progressistes fera de l’extractivisme le moteur des politiques de
redistribution et d’inclusion des classes populaires, inclusion limitée à
l’accès à la consommation et au crédit. De cette façon, l’auteur relève que si
les États rompent avec l’orthodoxie néolibérale « en termes d’échelle de
la dépense sociale, [ils] ont laissé les bases structurelles de l’économie
intactes ».
D’autre part, l’auteur explique que si les formes de
dépendance ont évolué, la crise du prix des matières premières a brusquement
rappelé aux pays ayant fait le pari de la soumission de leurs économies aux
fluctuations d’un capitalisme organisé autour des intérêts des grandes
puissances étatiques et financières.
Le retour qu’effectue par la suite l’auteur sur certains
changements géopolitiques majeurs permettent d’expliquer l’évolution des formes
de dépendance, l’analyse étant centrée sur la concurrence qui se joue au cours
de la période entre les deux acteurs majeurs que sont les Etats-Unis et la
Chine. D’une part, en ce qui concerne les Etats-Unis, face à l’échec de leur
principale initiative économique, la Zone de Libre Echanges des Amériques,
c’est au travers de la multiplication d’accord bilatéraux que ceux-ci
garantiront le resserrement de leurs relations avec les Etats
latino-américains. De même, c’est en se concentrant sur le contrôle des pays
proches géographiquement, de l’Amérique Centrale à la zone Caraïbes en passant
par le Mexique, notamment en accentuant sa présence militaire au prétexte de la
lutte contre le narcotrafic, que les États-Unis défendent leur hégémonie dans
la région. D’autre part, la période progressiste voit la Chine devenir
investisseur privilégié dans des pays aussi importants que le Brésil ou
l’Argentine, d’autant plus qu’elle investit dans des secteurs clés de
l’économie, les matières premières et l’agrobusiness.
Face à ce jeu de concurrence entre super-puissances, en
terrain latino-américain comme dans les Suds en général, l’auteur revient sur
les tentatives d’intégration latino-américaines qui auraient pu conduire à l’amélioration
des rapports de force entre le continent et le Nord. La CELAC ou l’ALBA,
porteurs d’espoir en leur temps, ont lamentablement échoué, notamment du fait
d’une hétérogénéité politique de leurs membres (rappelant s’il fallait
l’importance de ne pas voir le « tournant à gauche » comme une
expérience uniforme), et, comme le souligne l’auteur, du rôle joué par le
Brésil se comportant « comme un sous-impérialisme ».
La crise des commodities ouverte en 2012 qui, on l’a
dit, ne saurait expliquer à elle seule la « fin de cycle »
progressiste, s’est néanmoins conjuguée aux effets de l’onde de choc de la
crise de 2008, conjoncture dont les deux super-puissances concurrentes n’ont
pas manqué de se saisir pour renforcer leur influence respective au niveau
régional.
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Pour faire suite à ces deux analyses concrètes des
progressismes et clore l’ouvrage, Massimo Modonesi propose, d’une part, une
cartographie des confrontations discursives entre défenseurs et opposants aux
progressismes et, d’autre part, une synthèse des oppositions et
entrecroisements des positions composant « l’arc en ciel
des critiques de gauche » structurant ce débat d’époque, qui marquera
un « tournant historique de l’histoire politique et intellectuelle
régionale ».
Rappelant que si « l’horizon d’époque » est anti-néolibéral,
en ce que l’anti-néolibéralisme est consensuel au sein de la gauche
intellectuelle et sert de dénominateur commun pour caractériser les
progressismes, les divisions autour de la portée de ceux-ci et de la définition
de « l’horizon stratégique post-néolibéral », donnent lieu à un « panel
multicolore » de critiques. Prenant soin de noter que les positionnements
intellectuels qu’il décrit correspondent à la dislocation des forces politiques,
Modonesi montre combien, au gré de l’exacerbation des tensions internes aux
progressismes et des modifications externes, les oppositions mais aussi les
entrecroisements des critiques vont s’intensifier pour déboucher sur la perte
d’hégémonie de ces régimes.
Les positionnements au sein de ce panel critique sont
hérités de fractures antérieures au sein de la gauche et de « vieilles
questions » (entre autres, l’incorporation d’autres sujets -indigènes,
paysans, femmes- en tant que sujets révolutionnaires ou les accusations de réductionnisme
ouvriériste), toutefois restructurées à la lumière de nouvelles problématiques et
courants émergeants (luttes éco-territoriales, autonomisme, post-colonialisme…).
Modonesi rappelle le rôle central du processus bolivarien
dans les débats, de par sa place de premier gouvernement ouvertement
anti-néolibéral, son articulation géopolitique et idéologique mais, surtout,
par la radicalité de son discours et de ses politiques : le cas
vénézuélien fonctionne comme axe de structuration des débats et oblige les
intellectuels à se positionner face à lui. Plus généralement, il délimite
quatre questions majeures pour l’analyse des progressismes : la question
socioéconomique d’une part, le débat se structurant autour des notions de
post-néolibéralisme, néo-développementisme ou anticapitalisme ; la
question économique et écologique, autour des nœuds problématiques liés à la
re-primarisation, au modèle extractiviste et au renforcement de la
dépendance ; la question de la diversité culturelle, en écho aux
revendications de construction pluri-nationales ou post-coloniales ; la
question, enfin, de l’État et de la démocratie, en lien avec les débats sur la
« raison populiste » -analysée ici moins dans sa version anathèmique
de droite qu’au prisme de la théorie popularisée par Laclau, ayant fortement influencé
la stratégie kirchneriste ou celle du MAS. L’État y joue un rôle central comme
« instrument en vue d’un développement des forces productives qui permet
d’entrevoir un éventuel futur socialiste mais également comme catalyseur du
développement, garant de l’équilibre social, expression de l’universalisme et
affirmation de la nation ». Mais au-delà de la seule critique de la
théorie « populiste de gauche », Modonesi met plus généralement en
exergue les limites de la « statolâtrie » progressiste, mettant
l’utilisation -et non la transformation- de l’État, au cœur du projet
progressiste. Il met en reflet ses liens avec le développement de pratiques
clientélistes-caudillistes et transformistes « subalternisantes » ayant
pour corolaire l’absence de développement, au-delà du discours, de formes de
démocratie plus participatives.
Sur la question du développement et de la justice sociale,
le projet progressiste se dessinant comme un projet de redistribution appuyé
sur une perspective productiviste, l’extractivisme se voit présenté par ses
défenseurs comme le mal nécessaire à l’accumulation et à la redistribution. En
soulignant les contradictions de leur matrice néo-développementiste, Modonesi
rappelle d’ailleurs que l’un des aspects les plus soulignés des progressismes
tient à leur considérable réduction des niveaux de pauvreté, soulignant bien
que celle-ci apparait définie selon les critères de la Banque Mondiale, tout
autant que les mesures à adopter pour l’endiguer : des transferts
monétaires conditionnés à la responsabilisation individuelle, n’étant donc en
rien une lutte contre l’exclusion, pour le développement de nouveaux droits
pour toutes et tous ou celui des services publics, en somme, aucunement en
rupture avec le néolibéralisme.
L’ensemble des tensions internes au progressisme, dont nous
avons esquissé quelques traits, provoque des dissensions importantes à gauche,
mais la crise vénézuelienne de 2015 va jouer le rôle de cristaliseur des
clivages et polariser les débats autour de simplifications réduisant celui-ci à
la confrontation entre défenseurs et « ennemis » ou traîtres du processus
bolivarien.[1]
Pour présenter les termes du débat au-delà de ces
simplifications et dresser par leur biais un bilan des progressismes qui
permette une analyse de la « fin de cycle » et conduise à la
construction de nouvelles perspectives d’émancipation, Modonesi distingue,
d’une part, les postures de soutien aux progressismes en perdition et autres
tentatives de neutralisation des critiques avant de revenir sur les postures
critiques. En dressant leur ligne argumentaire, l’auteur explique que les
défenseurs du progressisme rappellent leurs réussites économiques et sociales
et tendent à expliquer leurs difficultés par les menaces impérialistes,
l’absence de création d’une culture contre-hégémonique et le « fatalisme »
d’une démobilisation, présentée comme propre aux flux et reflux des processus
révolutionnaires, plutôt qu’à mettre au compte des pratiques gouvernementales
progressistes.
Par la biais de la justification des processus progressistes
« par en haut » orientés vers un horizon post-capitaliste, ou la
proximité des gouvernements progressistes avec les secteurs dominants
traditionnels et autres forces capitalistes, tout en opérant une inversion de
responsabilité sur la question liant leaderships charismatiques et régressions
autoritaires, présentée non pas comme responsabilité du leader, mais des classes
subalternes elles-mêmes, en ce qu’elles n’intégreraient pas leur expériences de
lutte donc s’auto-subalterniseraient, des intellectuels continuent à soutenir
le progressisme sur le déclin. Le bolivien García Linera, qui explique les
contradictions des régimes progressistes par les « tensions
créatives » du processus révolutionnaire,
ôte ainsi toute responsabilité aux gouvernements progressistes et
contre-attaque les critiques de gauches, tour à tour taxées de « trotskisme-vert »,
quand Rafael Correa ne s’y réfère pas comme du « gauchisme et de l’écologisme
infantile », admise à la rigueur si les rangs se resserrent face à
l’ennemi commun, l’impérialisme US.
Après les discours officiels du progressisme et ses
porte-voix, Modonesi passe en revue les critiques qui naissent en son sein.
Ses sympathisants, à l’instar de Solana et Szalkowicz à propos du processus
bolivarien, soulignent les aspects positifs du progressisme comme la
relégitimation des processus électoraux, les améliorations sociales, la
réactivation de l’Etat et la promotion d’une intégration latino-américaine
anti-impérialiste. Ils mettent néanmoins au chapitre des « tâches non
résolues » la question du dépassement de la matrice productive dépendante
et extractiviste ainsi que des limites de la démocratie libérale par des formes
plus participatives, la soumission du leader au peuple selon le principe du
« mandar obedeciendo » et la construction du pouvoir populaire
et d’une révolution culturelle pour aller au-delà d’une vision du peuple comme
seul soutien électoral et d’un rapport clientéliste à la citoyenneté et, enfin,
la nécessité d’une plus grande autocritique face aux « conformisme
triomphant » des progressismes.
Pour présenter l’arc en ciel des critiques de gauche,
Modonesi donne des pistes d’explications de la critique rouge, verte, noire et
multicolore, semblable « à la whipala andine ». D’abord, la
critique anticapitaliste, critique des progressismes sur le terrain de l’analyse
de l’évolution de la lutte des classes et des alliances inter ou
trans-classistes qu’ils défendent, mais aussi de leur horizon intra-capitaliste
et néo-développementiste. Ensuite, il rassemble sous le nom de « critique
verte », les perspectives écologistes et des mouvements paysans (et) indigènes,
contre les projets extractivistes et les effets du néo-développementisme, pour
le respect de la nature et des droits des peuples indigènes nouvellement
consacrés. La critique « noire », autonomiste-libertaire, est plutôt
dirigée contre l’autoritarisme, le centralisme, le clientélisme et le
caudillisme dont font preuve les gouvernements progressistes. Enfin, la
multicolore critique post-coloniale, défend le rapport à la Terre-Mère et la
défense des modes de vie communautaires face au modèle extractiviste et dénonce
la persistance des hiérarchies raciales.
L’auteur rappelle combien ces analyses critiques s’opposent et
se croisent, au travers de l’analyse des notions de progrès, développement,
justice sociale, démocratie, vivir bien ou buen vivir tout en se
rejoignant dans un bilan sans appel des progressismes latino-américains, dans
lequel l’amélioration indéniable du niveau de vie des secteurs les plus démunis
est analysée à l’aune des contradictions des régimes extractivistes et les
ambitions démocratiques à celle de leur centralisme et de leur défense de
formes plus participatives de démocratie restée lettre morte, de même qu’au
travers de leur évolution vers l’autoritarisme, le clientélisme, la corruption
et les renoncements, au gré des nouvelles alliances entre pouvoirs politiques
progressistes, représentants locaux et internationaux de la bourgeoisie.
Les progressismes : révolutions passives
Après cette importante synthèse des débats animant les rapports
des intellectuels de gauche vis-à-vis des progressismes, la puissance de
l’analyse de Modonesi réside certainement dans l’hypothèse qu’il formule afin
de caractériser ces expériences, au travers du concept de « révolutions
passives », qu’il avait développé en 2017. D’inspiration gramscienne,
relativement méconnue en France, le concept de révolution passive est ici défini
par l’auteur comme une « série de projets politiques devenus processus de
transformations mais limités, avec une toile de fond conservatrice, des processus
impulsés par le haut et au moyen de pratiques politiques démobilisantes et
subalternisantes », telles le césarisme et le transformisme. Couplés à la
statolâtrie et au modèle néo-développementisme, leur caractère de césarismes
progressistes-régressifs faisant obstacle à la construction d’une
contre-hégémonie réelle, fonde l’argumentaire de l’auteur pour adopter cette
qualification de « révolutions passives » et dépasser le vocable ambigu
et impropre de « progressisme », en leur restituant, dans un sens
large, leur portée « révolutionnaire », tout en qualifiant leurs
limites. C’est enfin le transformisme qui les a caractérisés, au travers de l’institutionnalisation
et du contrôle des revendications populaires au travers de l’intégration
institutionnelle et la cooptation, entre autres pratiques démobilisantes et
subalternisantes, qui est souligné comme argument de la « passivité »
ainsi induite par ses régimes.
L’auteur conclue que ces « révolutions passives »,
en processus de décadence avancé, annoncent « la fin d’un cycle, d’une
époque qui s’achève inexorablement », plus visible à leur perte relative d’hégémonie
et à leur incapacité croissante à construire des consensus inter ou
trans-classistes larges et un enracinement populaire du projet, qu’au seul
retour des droites comme élément de bascule. En faisant le bilan, il lit la
période progressiste comme une décennie perdue en termes d’accumulation de
force par en bas, face à l’absence de construction ou stimulation de dynamiques
d’auto-organisation et auto-détermination pour une transformation des
conditions de vie au-delà de l’accès à la consommation, ayant pour conséquence
les difficultés actuelles à faire face à une double dérive droitière :
d’une part, le virage autoritaire et conservateur des progressismes, d’autre
part l’offensive réactionnaire et le renforcement de l’opposition de droite.
Un bilan négatif, certes, mais dont la lucidité, face à
l’enfermement dans de simples postures acritiques et bien souvent aveugles au
réel qui a caractérisé les débats ces dernières années, est porteuse d’espoir
pour qui prétend lutter en faveur de l’émancipation et de la disparition des
injustices sociales. Malgré les impasses du labyrinthe progressiste, une
perspective centrée sur les mouvements sociaux et sujets subalternes permet
notamment de montrer, comme en témoigne leur nouvelle vigueur, de l’Argentine
au foulard vert au Chili de l’explosion sociale, de l’Equateur des mouvements
indigènes au Brésil des Sans Toits, que si le cycle progressiste se clôt, la
partie sociale n’est pas terminée.
Ces trois regards depuis l’histoire des mouvements sociaux,
les dynamiques géopolitiques à l’oeuvre et les débats intellectuels critiques constituent
autant d’outils de réflexion utiles à l’élaboration d’une stratégie politique
réellement émancipatrice. Les auteurs n’ont de cesse de montrer combien la
seule prise des institutions, sans auto-organisation des classes populaire,
reste illusoire en termes de conquêtes émancipatrices, auto-organisation qui ne
saura se passer de tirer « les bilans critiques des principaux processus
ayant marqué l’histoire récente de « notre Amérique » et,
particulièrement, de comprendre les limites, obstacles et contradictions des
expériences progressistes et national-populaires », une tâche à laquelle
cet ouvrage s’attèle au moyen de trois regards cohérents et complémentaires,
dynamiques et résolument ancrés dans le réel, constituant ainsi un apport
fondamental.
Sur la base des réflexions ouvertes ici, on pourra esquisser
quelques besoins d’approfondissement : d’une part, afin d’en finir avec
les vrais-faux bilans et vertus du « leg progressiste », il
conviendrait d’approfondir la réflexion sur son bilan en termes de lutte contre
la pauvreté et l’exclusion sociale. Rappeler que la définition adoptée par les
progressismes ainsi que les mesures adoptées correspondent aux programmes de la
Banque Mondiale mérite qu’on examine la portée réelle des impacts et qu’on les
mette en lien avec la composition des gouvernements progressistes et leurs
rapports aux classes dominantes.
Plusieurs auteurs vont ainsi jusqu’à relativiser les
statistiques ayant donné aux gouvernements progressistes leur aura pour
questionner l’impact réel de leurs politiques en la matière du fait de la
persistance des inégalités structurelles ainsi que de l’extension de l’accès
aux crédits pour les classes populaires, les conduisant à des taux majeurs
d’endettement. Ce phénomène de l’inclusion des classes populaires restreint à
l’accès à la consommation et au crédit, finalement au préjudice des classes
populaire, se produit parallèlement aux alliances des progressismes avec les
classes dominantes et au développement de « nouvelles bourgeoisies »,
non sans rapport avec la violence du virage régressif de la dernière période
où, dans des conditions économiques adverses, les progressismes penchent
clairement en faveur de la protection des intérêts des classes dominantes
D’autre part, il aurait été intéressant de montrer à quel
point, au gré de ces alliances de classes qui ont caractérisé les progressismes
mais aussi de la constitution de nouvelles élites « progressistes »
intégrées à la classe dominante, les dynamiques d’accumulation capitalistes, de
même que les rapports d’exploitation, en dépit des droits nouvellement
consacrées, loin de s’être vues remis en question, se sont vus renforcés. On
saisira aisément l’incohérence de la critique de l’absence de construction
d’une culture contre-hégémonique alors que les classes dominantes conservent l’intégralité
de leur pouvoir et le développent.
Enfin, en lien avec ce dernier sujet ainsi qu’avec la
« statolâtrie » progressiste et l’absence de développement de formes
de démocratie plus participatives, en termes de pouvoir d’initiative mais aussi
de contrôle du pouvoir, il conviendrait de s’interroger sur le rapport quasi
fétichiste aux avancées législatives qui s’est imposé au cours de la période. Ces
nouvelles consécrations législatives, dont l’innovation est le dénominateur
minimal des « progressismes », restant bien souvent lettre morte et leur
ayant servi de vitrines sur la scène internationale et de paratonnerre face aux
critiques émergeantes.
[1] L’auteur
note que des expériences telles que l’Argentine et le Brésil donnent lieu à la
création d’un front critique plus univoque chez les intellectuels de gauche, ou
que d’autres, comme l’expérience frente-ampliste en Uruguay, se voient moins
critiquées du fait de l’attrait que continuent à exercer certaines composantes
du bloc progressiste (les héritiers du MLN ou le PCU dans le cas du FA) chez
les intellectuels de gauche.

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