The Conversation #2 Le traitement des violences sexuelles dans le Secondaire de la France Post-Me Too (#Actu feministe décembre 2020)
Le traitement des violences sexuelles Prof-Eleves dans le Public Secondaire dans la France Post-Me Too (#Actu feministe décembre 2020)
Il y a de ça plusieurs mois, j’ai
été projetée dans un monde que je ne connaissais pas : le secondaire. A la
suite d’années tumultueuses, syndicalement, politiquement, universitairement, j’ai
été écartée de l’université. Un geste savamment orchestré par l’Élu qui avait
remplacé Marita, contre lequel j’ai accompagné trois longues années durant des
étudiantes agressées et violentées sexuellement, discréminées, harcelées moralement
par ce pauvre type. La première année, nous avions été plusieurs collègues à s’en
occuper : les responsables de formation, les directeurs de mémoire, les
collègues solidaires et…moi la précaire qui dénonçait un collègue et un titulaire.
Il avait un jour été convoqué et on lui avait tiré l’oreille : « Monsieur
vous comprendrez qu’on ne parle pas comme ça à une étudiante ». C’était un
cas de discrimination qui avait été enregistré dans son cours. Les cas de
violences sexistes et des violences sexuelles, passées sous le tapis. Tabou
académique, balayage institutionnel : pas de vagues.
Alors qu’il fait partie de la commission qui ne renouvelle pas mon contrat d’un an pour une dernière année, je suis tenue de rejoindre le secondaire pour faire honneur à mon agrégation d’Espagnol. Loin des cours spécialisés sur les Révolutions en Amériques latines, j’enseignerai Ser ou Estar et l’Explosion social de 2019 au Chili, les féminismes latino-américains et l’argumentation, l’obligation impersonnelle et le subjonctif imparfait, les Maras salvadoriennes, l’hymne de Las tesis et le Mee Too argentin, à des adolescents de 15 à 19 ans, dans un lycée général de la campagne RN de ma région,
J’habiterai dans le ghetto maghrébino-populaire-ouvrier
de Bourgoin, entre Lyon et Grenoble. Je rencontrerai des gens chanmé, des
collègues cool, de jeunes collègues politisés ou militants, syndicaux,
féministes, républicains de gauche, menu varié. Au bout d’un mois dans ce
nouvel environnement, plein de sérénité et de relations assainies entre
collègues -oxygénant pour une ex-universitaire habituée à la compétitivité et
au dénigrement des étudiants et des enseignements, mais aussi des collègues- me
tombe dans les mains une situation qui me rappelait bien vite à mon
militantisme de féministe radicale et, plus particulièrement, aux luttes contre
les violences sexuelles en milieu d’enseignement…De l’université au secondaire,
il n’y a qu’un pas.
Par un mercredi du début octobre,
alors que je suis en vadrouille dans la ville que je quitte pour rendre mon
appartement, récupérer mes cheveux rouges et prévoir, peut-être de continuer
mes tatouages, Collègue jeune féministe très jolie et très bonne camarade m’appelle.

Elle me demande conseil :
elle a reçu des confidences préoccupantes de la part d’une élève, concernant
plusieurs situations d’agressions sexuelles. Plusieurs seraient gérées, d’autres
non. C’est l’une d’entre elles qui la préoccupe le plus et quant à laquelle
elle doute de la conduite à tenir. Elle a demandé un rendez-vous au chef d’établissement.
Je lui dis d’être très factuelle, de prendre toutes ses précautions mais de
transmettre sa préoccupation. C’est délicat, cela concerne un collègue, d’un
autre établissement. Du collège de la ville voisine, au sein duquel on fait
leur scolarité des dizaines de nos élèves. Elle a rendez-vous le lendemain.
Je travaille alors avec mes
terminales et mes secondes sur des situations de violences sexistes et
sexuelles, dans le cadre de l’étude de campagnes de sensibilisation. Les secondes
réfléchissent sur le fait que la jupe ne fait ni le viol ni le violeur, les
terminales sur le fait que le viol bénéficie de l’impunité reproduite par le
patriarcat. Ceci dans le cadre de leur programme. A l’issue de ces exercices,
alors que nous avons largement débattu sur ce thème, je rappelle que si les
élèves ont connaissance ou sont victimes d’une situation de violence, de
quelque nature que ce soit, il ne faut pas la laisser passer et se rapprocher d’un
adulte pour déterminer ce qu’il convient d’en faire et éviter la reproduction d’une
situation d’oppression ou d’agression. A la fin de l’heure, une élève de
terminale s’approche et me dit avoir étudié au sein du collège de la Ville
voisine. Elle me fait d’abord part de rumeurs circulant sur un professeur, au
regard trop insistant sur les formes de ses camarades. Elle dit avoir souffert
elle-même de ce regard, mais aussi de rapprochements physiques non-consenti lors
de la correction d’exercices. Elle fera d’autres confidences personnelles sur
ces observations de la conduite du collègue par écrit, plus tard.
Parallèlement, la collègue Jeune&Jolie
a rendez-vous avec le chef d’établissement, qui lui demande de justifier du
cadre dans lequel elle a recueilli les confidences de son élève, si son cours était
adapté et non provocateur. Il lui dit ensuite combien la parole des élèves est
relative, et à prendre avec des pincettes. Elle lui confirme, sur demande, ce
que l’élève a dit : une situation d’agression physique de nature sexuelle
se produisant à ses côtés sur une amie, une situation de violence physique pure
de nature sexuelle sur sa personne, deux situations « gérées ». Elle évoque
également les plaintes de l’élève concernant un collègue du collège de la Ville
d’à côté. Plus tard, le proviseur lui enverra un mail pour lui dire que la
situation est gérée, qu’il a « vu l’élève au détour d’un couloir »,
en 5 min, que celle-ci lui a confirmé qu’elle était prise en charge
psychologiquement et que, pour elle, la situation était gérée. Le proviseur
demandait donc à la Jeune collègue de « passer à autre chose », le
reste n’étant pas de sa compétence et ne faisant pas partie de ses missions. Il
lui dit également avoir joint le principal du collège en question, lui
confirmant qu’à l’époque les faits avaient été gérés.
Entre temps, j’apprends que les
parents de plusieurs jeunes avaient, alors que ceux-ci étaient au collège, alerté
par lettre de la situation une instance éducative, peut être le rectorat, peut
être simplement le collège. Est-ce que la situation a été gérée ? Le collègue
enseignait toujours, pas l’air d’avoir fait des remous ou laissé des casseroles
dans son dos. J’aurai l’honneur de rencontrer ce collègue, d’ailleurs. Lors d’une
réunion, d’une nuit fraiche de fin octobre, avec le Collectif d’enseignants
ruraux en colère. Il fait sa première apparition, comme moi, dans une réunion
du collectif. Il dit sa fonction, prof de langue dans le collège de la Ville d’à
côté, il ne dit que son prénom, je doute, serait-ce le collègue dénoncé par nos
élèves ? Il montre des connaissances de politiques syndicales et de droits
des fonctionnaires avancées, j’en déduis qu’il a un certain poids au sein d’un
syndicat. Cela se confirme : Force Ouvrière, positions ouvriériste, avec
lesquelles je ne peux être que partiellement d’accord, dans la mesure où elles sont
parfois viriliste, parfois islamo-phobes ou pour le moins républicanophiles. On
discute, il me dit son nom, et être le seul titulaire dans sa langue dans le
collège en question. C’en est trop, je préviens le collègue qui m’a intégré au
Collectif, qui me dit ne pas le connaitre. Il est emmerdé par la situation et
chacun de nos côtés, nous nous renseignons sur son profil : on a le
syndicat, notre syndicat est prévenu de l’intégralité de la situation et nous
lui demandons comment agir. On nous répond avec les conseils des hautes instances :
le CHSCT et la DASEN nous intiment de rédiger une lettre factuelle type
signalement avec tous les éléments, à destination de l’AS Conseil du rectorat, présentée
comme service médico-social à destination des élèves, en prenant soin de mettre
en copie la DASEN et de transmettre le courrier par la voie hiérarchique.
Nous nous exécutions, après va et
vient d’informations et de conseil, d’adaptation de stratégie, de reléctures et
de renseignements juridiques et légaux, fin novembre 2020, transmettant le
courrier début décembre. Le chef d’établissement avait changé : c’est l’adjoint
macroniste bienveillant On discute mais je suivrai on instinct et les ordres
de l’institution qui prend le pouvoir lorsque le premier proviseur est en absence
pour burnout, soit longtemps. Une jeune ex CPE alors en formation pour devenir
elle-même Adjointe prend le poste d’adjointe et choque les profs chevronnés en
leur parlant avec brutalité et condescendance.
Une fois le courrier transmis, la
fin de semestre veut que je me trouve en arrêt quelques jours. Alors que j’annonce
au lycée que je reviendrais le jour suivant, la secrétaire m’annonce que le
chef d’établissement souhaite me parler. Tout y passe : une menace
couverte « Vous savez que vous dénoncez une faute professionnelle, vous n’avez
pas signalé cette situation ! » ; une accusation « Vous
préjugez gravement de la réponse de votre chef d’établissement, vous n’êtes pas
au courant de ce qui a été fait ou non, vous ne receviez pas d’informations, et
pour cause, vous n’aviez rien à voir avec la situation ». Il me dit la
peine que lui cause l’obligation de reconvoquer toutes les élèves dont nous
parlons, un peu moins d’une dizine au total, ces convocations les
re-victimisant. Il me convoque pour le lundi et nous convenons qu’il attendra
ce jour pour envoyer le courrier (il a l’obligation de la transmettre, semble l’ignorer,
et me demande si je suis certaine de vouloir qu’il le transmette).
La collègue Jeune&Jolie est
également convoquée, quelques heures plus tôt, alors que j’ai cours entre l’heure
de convocation et mon propre rendez-vous avec ma hiérarchie. Je transmets les
menaces voilées reçues, nous convenons d’une stratégie : factuelles, nous
décrivons la situation, les confidences, les signalements, les conseils du chef
d’établissement, ceux du syndicat et de la DASEN. Nous aurons à nous justifier
de notre attitude, de notre rôle, du fait que non nous n’avons pas agi sous le
coup de l’émotion, que si nous croyons les élèves n’est pas la question, que
nous avons agi pragmatiquement et sur conseils institutionnels pour signaler la
situation, que nous n’accusons pas notre chef d’établissement mais que nous
constations que lui-même considérait que les faits ne relevaient pas de sa responsabilité,
ce que confirmait le rectorat en conseillant l’intervention de la DASEN,
déchargeant de fait les chefs d’établissement de toute responsabilité. Le chef
d’établissement et son adjointe ont employé la même stratégie avec l’une et l’autre
et nos communications nous ont aidé à faire face pour parer toute accusation ou
critique infondée et expliquer nos choix et comportements. Inattaquable. Le
chef d’établissemtn a changé de ton, demande des explications mais sans élever
la voie ou menacer. Il transmet les lettres et dit être dans l’expectative de
ce que fera la DASEN, mais être néanmoins dans l’obligation de convoquer
chacune des élèves et de prévenir leurs parents, en dépit du temps passé.
Entre temps, le chef d’établissement
m’avait dit au téléphone avoir prévenu le Chef de l’établissement de la Ville
voisine : « il s’est dit très choqué des mots que vous employez »,
donc il a lu la lettre avant que celle-ci ne parvienne au rectorat. Petits
arrangements entre chefs d’établissement, « à la bien »,
#PasdeVaguesdansl’Education #BigUpdu SecondaireàlaFac #ViolencesSexistesetImpunité
J’ignore ce qui va se passer à partir de là, mais j’ai comme une impression de Déjà-Vu, de Déjà-Vécu, comme le calme avant la tempête de la plainte des filles à la fac, comme avant qu’on les écoute, puis qu’on enterre le tout, depuis l’organe légal et obligatoire de la fac pour lutter contre le harcèlement sexuel lui-même. Et que ça se termine en viol. J’ai l’affaire de Villefontaine en tête, la loi qui en a découlé. Et eux crient « Pas de Vagues », l’heure n’est pas à l’heure du MeToo de l’Education, qu’elle soit secondaire ou supérieure, l’Education n’est pas un Cluster de Violences Sexistes et Sexuelles, elle n’est pas le lieu de distinction et discriminations liées aux genres, ni celles de racismes ordinaires et autres violences islamophobes.
Gardons la tête dans le sable, c’est comme ça que
progressent les déserts sociaux, le machisme ordinaire et l’impunité des
justifications des viols et les Territoires perdus de la République.
Ou alors, une autre voie est possible: celle ou l'on se déconstruit, toutes et tous, en mode bienveillant, avec la déconstruction comme horizon, déterminé.e.s à se discipliner pour examiner chaque micro-machisme, chaque émotion, up ou down, celle où l'on dénonce ensemble les abus de pouvoirs, le racisme du PMU du coin de la rue, les essentialisations liées à la confusion du sexe biologique et la prédétermination du genre, les blagues sexistes et les insistances dominatrices, les petits autoritarismes et les rapports d'oppressions qui peuplent nos propres pratiques.
Il y a une voie pour que cela change, elle s'appelle féminisme intersectionnel, il vient beaucoup du Sud, et il souffle sur nos vies, il révolutionne nos pratiques, nos couples, notre vie au lit et en dehors, nos mots, les analyses de nos comportements et de nos traumatistes. La revolucion sera feminista o no sera.
Des adolescents de 15 à 18 ans à qui j'enseigne l'ont compris: des polémiques sur la longueur des jupes ou les cheveux voilés, des débats sur la mort de Samuel Paty ou de Georges Floyd, des discours des Gilets jaunes aux luttes pour le climat, de l'acceptation du changement de genre à l'esthétique androgyne ou dé-genrée. Mes collègues s'y mettent, mais se sentent pas à la hauteur. Les militants empruntent aux discours des féminismes des Suds et intersectionnels, dans le discours on y vient, mais dans la pratiques...Les pratiques sexistes, virilistes ou machistes, remarquablement dénoncées, contrairement à ce qui se produisait dans les 1970', sont pourtant toujours là, de même que se multiplient dans toute la gauche et les syndicats, les plaintes pour harcèlement sexuel ou moral, violences sexistes ou sexuels de cadres et militants maintenus à leur poste.
Depuis peu, mon syndicat a créé une commission féministe, je m'y suis incrustée avec une copine féministe radicale révolutionnaire, mais on va se prendre le chou avec des féministes citoyennistes en mode lutte contre le plafond de verre ou des féminisme universalites anti-anti-islamophobistes et autres ultra-gauchistes racialistes. #IlvaYavoirduSportmaismoijerestetranquille.
Je me rappelle alors de tout ce que j'ai appris, aux côtés de mes soeurs et autres brujas sud-américaines, celles qui m'ont aidée à analyser les agressions dans leur cadre large patriarcal et raciste, celles qui m'ont aidée à gérer leurs violences et les violences secondaires des déflagrations d'impunité qui entourent les plaintes. Je me rappelle aussi de l'exemple des syndicalistes de l'Enseignement secondaire en Uruguay, au Chili, en Argentine, qui me montrent le chemin et ont intégré des collectifs féministes aux syndicats ou monté des commissions féministes. On suit ce chemin.
Dernièrement, j'ai rencontré quelqu'un. Pour la première fois, je décide d'avoir un couple de base, à partir duquel je continue ma déconstruction, un partenaire-pilier qui m'accompagne et me soutienne dans mes aventures actuelles mais qui laisse libre court à mes projets. J'ai face à moi un compa avec lequel je peux partager -en espagnol et en français- mes émotions, mes anecdotes, mes faits de gloire, mes histoires glauques, mes peurs et mes pleurs. Un prof de Rap. Un Militant. Un Moi mais en mieux, version masculin déconstruit. Comme quoi, l'espoir n'est pas vain.
Bientôt, on racontera les aventures d'une prof Underduttée, Tatouée, latino-alméricanisée, aux cheveux de feu et aux idées dans les entrailles, avec un Maestro Déconstruit, mélomane type No beat révolutionnaire. Ca promet, non?
VERSION MEDIAPART https://blogs.mediapart.fr/lauriane-boo/blog/291220/violences-sexuelles-dans-lenseignement-secondaire-de-la-france-post-metoo
Bibliographie
- Françoise Vergès Pour un Féminisme décolonial
- Françoise Vergès Une théorie féministe de la Violence
- Franck Gaudichaud Marée féministe au Chili, Monde Diplomatique
- France Culture, Franck Gaudichaud &altr « Pas de démocratie sans féminisme », https://www.franceculture.fr/emissions/les-enjeux-internationaux/chili-pas-de-democratie-sans-le-feminisme
- Las Tesis Un violador en tu camino
- Rita Segato La Guerra contra las Mujeres
- Silvia Federici Kaliban et la Sorcière
- Silvia Federicia Le capitalisme patriarcal



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